![]() |
regard sur la laine |
|---|
Les plus gros producteurs de laine dans le monde sont l’Australie,
la Nouvelle Zélande, suivis (de loin !) par l’Argentine et l’Afrique du Sud. Ils fournissent des lots de laine homogène, en grande quantité, ce qui a entrainé une chute massive des cours de la laine. Les laines européennes, noyées dans ce marché, ont beaucoup de mal à trouver preneur, et sont souvent jetées. Les éleveurs européens travaillent à chercher de nouveaux usages pour leurs laines (avec l’aide de la Communauté Européenne), notamment dans l’isolation : la laine a un excellent pouvoir isolant, avec une nette supériorité sur les produits actuels (laine de roche ou de verre) : elle absorbe en plus l’humidité et garantit une excellente isolation phonique. C’est un produit écologique, non polluant, recyclable... qu’on trouve déjà en vente. Les filatures artisanales de toute l’Europe, des éleveurs, des tondeurs, des artisans, se sont regroupés au sein d’une association “L’ATELIER”, qui s’efforce de développer une “économie solidaire et écologique” autour de la laine. Si vous êtes intéressés, contactez-les à : atelier5@wanadoo.fr. |
![]() |
|
| la laine corse |
Les brebis corses sont remarquablement
adaptées à leur milieu, “a macchja”, le maquis corse. Ce sont des brebis à lait, élevées en plein air ; la vie des Corses suit depuis des
millénaires le rythme des brebis (et des chèvres) : “impiaghjera”, descente vers la plaine pour l’hiver, “muntagnera”, montée à la montagne
en été. |
![]() |
Jusqu’à la guerre de 1914, cet élevage
transhumant a été l’élément fondamental de l’économie de la Corse.
Aujourd’hui, il reste environ 80 000 brebis en Corse, et moins de 30 000 chèvres.
L’adaptation au milieu se traduit par une étonnante capacité à utiliser le maquis pour se nourrir - un troupeau bien mené n’a pas besoin d'apport complémentaire - et une grande résistance aux aléas climatiques, notamment la sécheresse. |
![]() |
Les brebis corses sont
revêtues d’un poil long et lisse qui leur permet de passer dans le maquis épineux sans s’accrocher, elle sont de couleurs très variées,
mariant les gris clair, foncé, les beige, fauve, marron foncé, noir et écru au sein du même troupeau, voire sur la même brebis ; les chèvres,
également à poil long , ont encore plus de couleurs, que la langue corse désigne par plus de trente termes différents. On tond les bêtes aux
alentours de la San Brancaziu (12 mai), avant la transhumance. La tundera, pratiquée jusqu’à récemment par les bergers eux-mêmes, est
l’occasion d’une grande fête. |
Les brebis comme les chèvres
donnaient lieu à une économie de subsistance fonctionnant en quasi-autarcie : tout était utilisé - le lait bien sûr pour le fromage, le petit
lait pour le brocciu, les agneaux, les bêtes de réforme pour la viande séchée ou fumée, les cornes pour les manches de couteaux ou les flûtes, etc. Dans ce système, la
place de la laine et du poil de chèvre était essentielle. |
|
La laine est utilisée en Corse depuis
près de 6000 ans, comme en témoignent les nombreuses fusaïoles -petits anneaux de pierre que l’on mettait au bas du fuseau pour le faire
mieux tourner - découvertes dans les chantiers archéologiques. Les techniques de filage ont peu varié depuis cette époque (fusu e rocca), sans
doute parce que ce système était pratique à transporter - les femmes filaient très souvent dehors ou à la maison. |
![]() |
Jusqu'en 1850, 95% des brebis
étaient brun foncé ou noires, pour que la laine soit immédiatement transformable (sans teinture) en tissu pour l’habillement quotidien : les
femmes lavaient, cardaient, filaient, tissaient et feutraient la laine pour faire “u pannu corsu”, (tissu uni d’une très grande résistance qui
habillait uniformément hommes, femmes et enfants, le peu de laine blanche servait pour les couvertures (à carreaux noirs et blancs) et
éventuellement les matelas. |
|
![]() |
Le poil de chèvre n'était pas lavé,
mais simplement battu, filé et tissé pour fabriquer “u pilone”, grand manteau parfaitement imperméable qui servait d’abri et de couverture,
en somme de maison au berger, éternel itinérant. Il servait aussi à faire “e fune”, cordes extrêmement résistantes pour attacher les charges
sur les bâts des ânes et des mules, et “e funicelle”, lacets pour les chaussures. La transformation de la laine était une activité presque
exclusivement familiale, le surplus éventuel faisant l’objet d’échanges lors des foires, avec les marchands ambulants, ou de vente dans les
villes. Il n’y a jamais eu en Corse de transformation industrielle ; même le rouet n'y est jamais parvenu. Ce système pastoral donnait au
berger et à sa famille, c’est à dire à la quasi-totalité de la population de l’île une indépendance économique presque complète, mais il n’a
pas résisté au choc de la “modernité”. |
Après 1850, le velours de Gênes,
considéré à tort comme l’authentique costume corse, supplante le “pannu”, qui disparaît définitivement au début du 20e siècle, avec l’exode rural
et l’hémorragie humaine de la guerre de 1914. L’élevage s’effondre, la laine n’est plus utilisée que pour les matelas puis pendant la guerre de
1940 pour tricoter pulls et chaussettes par nécessité. La laine corse colorée, peu homogène, principalement adaptée à la fabrication des tapis,
ne trouve qu’épisodiquement des marchés, et depuis l’effondrement mondial des cours de la laine, les 100 tonnes de laine tondues chaque année sont
jetées, sauf les 2 tonnes de laine d’agnelle ramassées par l’atelier Lana corsa. |
|
En 1980, une réflexion commune
des bergers, des artisans regroupés au sein de la Corsicada, et du Centre de promotion sociale de Corti mène à la création par un groupe
d’artisans d’une petite filature, Lana Corsa. Après bien des difficultés, ces artisans réussissent à transformer les handicaps de la laine corse -
couleurs naturelles notamment - en atouts pour sa valorisation. Deux ateliers - tannage et tricotage - fonctionnent aujourd’hui, d’autres sont en
projet, donnant l’espoir de voir la laine redevenir pour la Corse un moteur de développement économique. |
![]() |
Face à la désertification de
l’intérieur de l’île, les brebis et les chèvres corses ont de solides atouts : de nombreuses tentatives de croisement pour “améliorer” la race
locale, notamment avec des chèvres alpines ou des brebis sardes ont donné des résultats médiocres ; des études de l’INRA ont montré que par sa
capacité d’auto-régulation face à la rusticité des conditions d’élevage, la race locale avec une bonne sélection laitière est de loin la plus
performante. L’UPRA Corse fournit aux bergers des béliers sélectionnés. Les brebis corses font partie du fonds commun méditerranéen de brebis
laitières à poil long que l’on retrouve en Crète, en Grèce et dans le Maghreb. |
|
| "bénédiction" du troupeau par le berger après la tundera | |
"Ch’elle crescenu
Ch’elle multiplicheghjanu Ch’elle sceglianu a bell’erba E ch’elle lascianu a cattiva Ch’elli crepanu i stimadori E che i guardiani campestri un ne resti manc’unu!” |
Que les brebis croissent et se multiplient
Qu’elles choisissent la bonne herbe et qu’elles laissent la mauvaise, Que crèvent les “estimateurs” (des dommages causés par les troupeaux) Et qu’il ne reste pas un seul garde-champêtre! |
| (Extrait de “Bergers corses - Les communautés villageoises du Niolu” de Georges Ravis-Giordani, CNRS - Edisud 1983), | |
![]() |